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Ce mardi 27 novembre au Parlement européen le STOA avait organisé un passionnant débat sur le thème “The future of the brain“.  Madame la baronne Greenfield y a fait une lecture magistrale qui a suscité un grand intérêt parmi l’assemblée peu nombreuse.

Vu le manque de temps, les députés seuls ont pu poser quelques questions.  C’est pourquoi j’écris ce billet.  En effet, à la fin de son exposé, Madame la baronne en est venue à une question controversée : “Qu’est-ce que les nouvelles technologies apportent à tout cela ?“.  En gros elle a surtout expliqué les risques liés à cette “culture de l’écran” : renforcement d’un monde virtuel dans lequel on n’a plus de cadre conceptuel; perte des repères et des frontières, surtout chez les jeunes; pour madame Greenfield la créativité est surtout l’émergence de l’individu, alors que sur internet cette notion tend à se perdre dans un magma universel presqu’indifférencié.

  

Or, il me semble qu’une étape importante du débat a ainsi été éludée.  En parlant du “cerveau du futur” on peut difficilement aujourd’hui nier le rôle des technologies comme catalyseur unique de l’émergence de l’inconscient collectif, d’une identité et d’une connaissance au-delà des frontières géographiques ou de peau.

Lorsque l’on parle d’Europe, d’un monde globalisé, à échelle supranationale, on a besoin de ces technologies qui ne permettent pas autre chose que ce “cerveau collectif”.  Pareil au cerveau physique si bien décrit par les scientifiques dans la première partie du workshop, ce cerveau est fait de connexions “dans le contexte”.  S’il y a des plaques, des trous, le cerveau organisationnel de la communauté devient malade, génère lui-même son Alzheimer ou sa maladie de Parkinson.   

Ainsi, si madame Greenfield a justement évoqué le caractère fictif des mondes virtuels, pour ma part je pense comme le philosophe français Michel Serres que “La chair de l’homme est virtuelle”.  C’est dire que les rêves, les projets, les sentiments les plus humains relèvent autant de la fiction que de la réalité.  La virtualité s’inscrit au coeur de l’humain, dans son identité profonde.  Dans son traité “De l’Amour”, Stendhal avait déjà pointé l’étape de la “cristallisation” : l’objet d’amour lui-même serait-il autre chose que fictif ?

Ces questions certes dépassent le cadre de la neuroscience; en même temps, elles peuvent l’éclairer.

  

Bien sûr, ces technologies remettent en cause les modèles trop classiques du savoir, de la connaissance, voire de la société dans certains milieux.  Elles permettent dit-on une démocratie participative.

  

A ce titre, il est vrai que ce que l’on nomme “connaissance” est en train de changer, de se mouvoir dans des contours flous.  On assiste par l’usage des technologies de l’information et de la communication à une mutation profonde de cette connaissance.

Par le passé, la connaissance, l’expertise étaient (et sont toujours dans une large mesure) individuelles.  Face aux progrès rapides des savoirs l’individu ne suffit plus.  L’expertise personnelle est difficile à maintenir à la pointe du progrès.  C’est pourquoi les nouvelles compétences des “knowledge workers” englobent aujourd’hui la capacité de retrouver, analyser et assimiler rapidement l’information et le savoir.  Cela se fait par la capacité d’assurer les connexions, la création de réseaux.  Les technologies seules permettent aujourd’hui ces nouveaux forums de la pensée communautaire et publique.  Les métiers TICs subissent eux-mêmes, dans la mouvance des nouveaux savoirs, de profondes mutations.   

Enfin, s’il est vrai, depuis toujours, que la créativité avait été cette “apothéose de l’individu”, du narcissisme, de l’ego, les nouveaux media innovent aussi en cette matière, sans que l’on puisse encore déterminer nettement les périmètres ni délimiter les contours de cet art nouveau.  Aujourd’hui, pour beaucoup d’entre nous, il devient possible de jeter des ponts, de “créer ensemble”, dans des formes neuves.  Ephémères et anodines dira-t-on mais gravées dans cette mémoire cybernétique qui dure longtemps, la mémoire de tous les temps.  InLibroVeritas, le blogging permettent à tout un chacun d’éditer et de communiquer à échelle planétaire.  Les outils du web 2.0 placent l’utilisateur au cœur d’internet et en font le producteur du contenu.

C’est un peu une “seconde vie” autrement impossible ou inaccessible.

Alors oui, madame Greenfield a tout à fait raison de dénoncer des jeux comme SecondLife où les jeunes se projettent dans des avatars complètement irréels et des mondes immatériels.  En même temps, ces jeux sont des outils pédagogiques puissants qui favorisent l’acquisition de certaines compétences, sans lesquelles le jeune serait tout aussi déconnecté dans le monde d’aujourd’hui que celui qui passe sa journée à surfer …  Le Parlement européen par exemple pourrait très bien à son tour dans un souci éducatif proposer à la jeunesse des jeux tels que : “comment devenir eurodéputé ?(cette idée n’est pas neuve) comment devenir président du Parlement européen”.

A l’heure des élargissements et de l’ouverture de l’Europe, la question des technologies ne peut plus se poser en termes manichéens, mais par rapport à leur usage.  Ces technologies peuvent-elles, oui ou non, et de quelle manière, participer au développement individuel, organisationnel  et collectif, en vue d’une connaissance, d’un cerveau collectifs, le  cerveau du futur   C’est un débat de grande actualité en cette enceinte, à l’heure où le Bureau a pris une décision en matière de Knowledge Management.  Ce débat n’élude nullement celui des images caricaturales qui nous ont été proposées.  En effet, à quoi ressemblera l’humain dans le proche avenir, un humain de plus en plus proche des machines et des objets ? Serons-nous pareils à des robots câblés ?  C’est là où nous attendons le dialogue de la neuroscience, de la politique, de la philosophie et de l’art, au croisement des “nouvelles alliances”.     

L’intranet est l’outil privilégié de la gestion des connaissances au sein de l’organisation.

En mars 2000, au Sommet européen de Lisbonne, les chefs d’État et de gouvernements exprimaient leur volonté de faire de l’UE “l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde” d’ici 2010. 

Depuis, avec le referendum en France et en Hollande, une crise existentielle frappe l’Europe et ses citoyens.   

Cette crise de l’Europe a lieu dans un monde de plus en plus globalisé, à l’aube de la troisième révolution intellectuelle, celle du savoir et des “nouvelles.alliances” selon les termes de Prigogine.  

Le monde a changé - le monde change tous les jours, à une vitesse hallucinante et la mise à disposition de l’information ou mieux de ce que l’on appelle aujourd’hui connaissance fait figure d’impératif dans les discours. 

Car les savoirs sont des “biens publics” qui en principe appartiennent à tous, et la volonté de créer des sociétés de plus en plus démocratiques implique forcément des procédures transparentes où le plus grand nombre a accès en temps réel.  

Les institutions européennes sont une pièce importante de ce puzzle. Les technologies de l’information et de la communication, reflets du système de pilotage, peuvent jouer un rôle déterminant en vue de l’émergence d’une société européenne pluraliste, transparente, impliquée, responsable et participative.

Dans ma maison vous viendrez/D’ailleurs ce n’est pas tout à fait ma maison/Je ne sais pas à qui elle est/Je suis entré comme ça un jour/Il n’y avait personne“.  

Ma première pensée lorsque j’essaie de me souvenir de la Maison de la Connaissance, va à ce poème de Prévert qui s’achève en invitation à l’amour. Peut-être parce que la Maison des Connaissances n’appartient à personne, et que dés lors elle appartient à tous.

Cette métaphore architecturale a été imaginée par une consultante et universitaire de grand talent, et l’un de ses collaborateurs, que je ne connais pas.

J’assistai à l’une de ses conférences il y a bien des années de cela et fus subjuguée.  La Maison du Knowledge Management est l’expression même des espaces et des pièces qui composent ce que l’on appelle aujourd’hui la gestion des connaissances.   

Depuis, chaque fois que j’essaie d’expliquer de quoi l’on parle lorsque l’on parle de gestion des connaissances, cette image me revient d’abord à l’esprit, comme une invitation au partage et à la poésie, car nous collaborons tous à une société plus juste, plus humaine, et plus solidaire lorsque nous ne faisons qu’évoquer la possibilité du partage et d’une richesse à plusieurs.

Notre Maison a donc sa porte d’entrée, un hall, et une salle d’attente, mais une fois les formalités d’enregistrement, de reconnaissance et de sécurité accomplies, et après avoir patiemment attendu dans l’agora, nous nous mouvons vers les étages supérieurs où nous trouvons une Bibliothèque pour sauvegarder et partager nos savoirs, le coin des experts pour échanger, s’accepter, se reconnaître, les salles de conférences pour enseigner, et enfin la pièce où chacun joue un rôle au sein de nos communautés.

Alors seulement nous collaborons, nous échangeons et nous développons ce sentiment d’appartenance qui permet la confiance, l’échange et l’interaction à plusieurs.  Lors de cette conférence on avait fait un dessin de la maison.  Les fondations représentaient l’information explicite.  Chaque pièce servait de métaphore pour les différents espaces, la manière d’y accéder et quel type de connaissance on pouvait y trouver : 

* la salle d’enregistrement : car on ne peut accéder à la maison que si on a un badge, il y a des conditions de sécurité 

* le lobby : c’est l’endroit où l’étranger attend, avec souvent de l’eau, du café et quelques revues pour patienter 

* la Bibliothèque : où l’on stocke tout le matériel tangible et explicite * le Coin des experts : où l’on peut poser les questions et être reconnu par ses pairs* le Centre de Conférence : espace ouvert où les “maîtres” de l’ancien monde transmettent leur expérience au plus grand nombre* les pièces dédiées aux équipes : espaces communautaires dans un contexte virtuel, lieu où l’on travaille ensemble et où il est possible de partager ses problèmes et ses difficultés. Pour Françoise, certains espaces sont obligatoires comme la salle d’enregistrement.  Bien entendu, dans une vision plus globale l’internet a changé la donne en matière d’accès au savoir.En tous cas, toutes les pièces sont ouvertes, les murs en verre (ça c’est moi qui l’ai imaginé) pour permettre à la connaissance de circuler librement d’un espace à l’autre.  Une connaissance enfermée dans des murs ou dans des individus serait une connaissance morte, vide, forcément dépassée et obsolète (ici aussi il s’agit de ma propre interprétation).Par sa liberté de circulation, l’information libérée de ses carcans crée des ponts et des passerelles qui permettent à la connaissance de rester vivante et d’évoluer (sic).   

En grimpant les étages supérieurs, vers les espaces dédiés à l’expertise et à la communication informelle, à l’immatériel intangible, on libère enfin les connaissances tacites, celles qui sont “in people’s minds”.   Masse d’idées et d’expériences uniques qui ne pourraient s’articuler autrement, pour rejoindre le flux de la connaissance nécessaire à une organisation ayant des objectifs collectifs. 

Je choisis cette métaphore entre toutes car il n’y a pas de recette, pas plus que de définition générique, c’est une expérience à tenter, presque un risque à prendre, et qui peut coûter beaucoup.  Comme le dit Nonaka, l’un des pères fondateurs du Knowledge Management “Knowledge cannot be managed, it can only be enabled“. 

Plus proche de nous, Barry Hardy s’interroge : y a-t-il une science du Knowledge Management ?http://barryhardy.blogs.com/theferryman/2007/04/the_science_of_.html 

Tout au plus peut-on avancer une approche KM, composée d’un ensemble d’éléments : une ‘philosophie’ du partage des connaissances au sein d’une organisation. Cette philosophie se traduit à travers la mise en oeuvre d’un ensemble de comportements, de processus et de technologies facilitant et encourageant ce partage. 

C’est dire si la Gestion des Connaissances est un détour à la croisée de plusieurs chemins, des ressources humaines aux nouvelles technologies de l’information et de la communication en passant par la gestion documentaire, l’intelligence compétitive, et de nombreuses autres disciplines.  Pour moi, elle est à la fois art et science, scellant le pacte de “nouvelles alliances” préconisées par Prigogine à l’aube du XXIème siècle.  Physique et philosophie mais aussi science et poésie, technocratie et chaos fusionnent et sont nécessaires à l’émergence des nouvelles sociétés du savoir.

Quelqu’un a dit, et c’est la définition que je préfère à ce jour à cause de son point de fuite irréductible et son basculement dans l’inconnu :

L’essence du Knowledge Management :

- C’est connaître individuellement ce que nous connaissons collectivement et c’est l’appliquer

- C’est connaître collectivement ce que nous connaissons individuellement et le rendre (ré)-utilisable

- C’est reconnaître ce que nous ne connaissons pas et l’apprendre“.

Une excellente définition générique qui a le mérite de baliser ce que rationnellement l’on peut attendre aujourd’hui d’une telle discipline est donnée dans un cours :  ”Le KM est  l’ensemble des processus – de sélection, d’enregistrement et de diffusion, – de partage et de développement des connaissances,mis en place par l’organisation, en vue d’atteindre ses objectifs stratégiques. 

C’est une petite (en taille) femme aux yeux et aux cheveux clairs.  Elle dégage a priori la fragilité de sa sensibilité comme la force de sa compétence.  Un mélange rare et excessivement attractif. 

A la métaphore de sa Maison, j’ai superposé celle des passerelles, car je travaille dans un bâtiment immense où il y en a beaucoup.  C’est ici dans ce lieu-ci que “moi aussi j’ai fait ce rêve ...” de réaliser un petit bout de quelquechose comme la gestion des connaissances et dans mon prochain post j’essaierai de vous expliciter pourquoi.  Pourquoi ici.  Pourquoi aujourd’hui.

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